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La règle du jeu (1939) Jean Renoir

« La règle du jeu » est un film complexe. Ce film nous donne plusieurs personnages, avec plusieurs points de vue. C’est quelque chose de nouveau en 1939. Par rapport aux films des années 30 dans lesquels il y avait un héros et les autres personnages autour du héros, « la règle du jeu » n’a pas un personnage central mais déborde de ses personnages. Nous n’arrivons pas à repérer qui n’est pas un personnage principal.


Un autre développement technique est la mise en scène qui va au-delà de la stylistique théâtrale des années 30 (Le quai des brumes par exemple). La profondeur des champs visuels du film est un outil cinématique qui ajoute du poids à chaque séquence du film. Dans ce film de Jean Renoir, nous repérons comment le réalisateur emploie la profondeur des champs visuels et les mouvements latéraux de caméra afin de contextualiser les personnages et élaborer les situations.


Quand « La règle du jeu » était sorti, les critiques l’ont jugé trop violent. Les spectateurs allaient au cinéma pour le divertissement, et dans les salles de cinéma, ils étaient reçus par un film représentant la société en décomposition. Le film reflète la lâcheté de la société de l’époque quand on savait déjà que la guerre était inévitable.


L'époque entre la conférence de Munich et la deuxième guerre mondiale -


« Ce divertissement, dont l'action se situe à la veille de la guerre de 1939, n'a pas la prétention d'être une étude de mœurs. » ainsi commence le film. Donc le spectateur est conditionné au départ que la guerre allait arriver. Nous gardons à l’esprit cette prévision qu’on ne peut plus ignorer. Mais dans le film il n’y a aucune référence à la guerre par aucun de ses personnages. Alors, après avoir vu le film, si on essaie de retrouver le lien entre le message et le film, nous comprenons que c’est là, la satire du film.


Ce film est vu comme un film prémonitoire sur la guerre. Mais la société ferme les yeux. En 1938 il y a eu la conférence de Munich. Pendant cette période, il y avait Hitler en Allemagne, Mussolini en Italie, Daladier en France, Chamberlain en Angleterre. Les 4 chefs politiques se trouvaient à Munich pour la conférence pour décider du destin des Sudètes en Tchécoslovaquie. La France et l'Angleterre ont dû accorder les Sudètes à Hitler afin d'acheter la paix ou de gagner du temps, mais sans consulter la Tchécoslovaquie.


Il y a aussi des critiques qui disent que c'est une satire sur la bourgeoisie. Certes, Renoir montre l’indifférence de la classe bourgeoise vis-à-vis de la guerre qui allait indéniablement arriver. Mais dans le film, l’attaque ne se limite pas à la classe bourgeoise. Même les domestiques des bourgeois sont aussi ignorants de la situation politique en Europe à l’époque. Tout le monde est enfermé dans une bulle, éloigné de la réalité.


Et c’est sur cet axe que nous pouvons comparer les personnages du film avec les responsables politiques qui ont signé l’accord de Munich. On est conscient que les choses n'allaient pas. Mais on va faire semblant que tout se passe bien.


Les rapports entre les personnages -


Nous constatons 2 triangles amoureux. Il y a le trio de Christine - Robert - Jurieux de la classe bourgeoise. Et en intrigue secondaire nous avons Lisette - Schumacher - Marceau qui sont des domestiques. En plus, on peut mettre en parallèle ce film et le roman célèbre de Scott Fitzgerald « The Great Gatsby ». Il y a la ressemblance entre Christine et Daisy, entre Jurieux et Gatsby, Octave et Nick Carraway, Robert Chesnaye et Tom Buchanan, Geneviève et Myrtle. En outre, les deux œuvres abordent le contexte social de l’époque et du lieu, critiquent l’indifférence de la société et les réceptions et les soirées pompeuses.


Mise en contexte -


Le déroulement des séquences -

La première séquence présente l’atterrissage de André Jurieux. Cette scène se déroule à l’extérieur où il fait sombre parce que c’est la fin du jour. C’est une scène mouvementée et chaotique. Les premières images sont de câbles, et de la journaliste-présentatrice à la radio en direct et de son microphone. Avant de la voir, on entend la journaliste parler très fort dans son micro. Dans cette séquence obscure, il y a du monde et le bruit et la bousculade de la foule. Tout le monde bavarde en même temps. Et puis il y a l’avion de Jurieux qui vient d’atterrir. Jurieux est un héros national parce qu’il a fait un vol transatlantique en solo. La journaliste pose des questions sur son vol. Mais il est déçu parce que la femme qu’il aime n’est pas venue le voir. Et au lieu de répondre à la question posée par la journaliste, André Jurieux déclare sa déception à la radio qui retransmet en direct. Il l’accuse d’être « Déloyale »


Au moment où Jurieux prononce le mot « déloyale » nous voyons l’image de Christine. C’est la transmission radio qui fait le lien entre les deux scènes. Nous passons à la deuxième séquence tandis que nous écoutons toujours la transmission à la radio dans la chambre de Christine. Cette scène est à l’intérieur. La chambre bourgeoise de Christine pleine de lumière. C’est une chambre luxueuse et tranquille. Il y a très peu de bruit. Il n'y a que la radio. Nous devinons que Christine a entendu en direct l’exploit de Jurieux et son accusation « déloyale » de la femme aimée. Christine éteint la radio et se met devant sa coiffeuse pour se maquiller. Nous voyons Christine dans le miroir, mais elle ne regarde pas dans la direction de la caméra. C’est l’image de Christine et non pas la femme réelle qui parle.

Lisette est sa femme de chambre. Christine demande à Lisette son rouge à lèvres. D’abord Lisette tente de contourner la demande de Christine. Mais à l’insistance de Christine, encore une fois, Lisette la donne son rouge à lèvres de couleur demandée. Cependant, Lisette indique que le rouge à lèvres n’est pas « naturel ». Ensuite, Christine lui demande si l’amitié entre hommes et femmes est possible. Et Lisette lui répond que c'est l'équivalent de la « lune en plein midi ».


Analyse -

À l’aide de ces deux séquences, nous remarquons que Christine est l'intérêt amoureux de Jurieux. Et elle est bourgeoise. Jurieux a achevé un acte courageux, grâce à son amitié avec Christine. Évidemment, Jurieux est amoureux de Christine. Mais ce n’est pas le cas pour Christine, qui regarde Jurieux comme un ami. C’est peut-être pourquoi qu’elle demande à Lisette s’il est possible d’avoir un rapport d’amitié avec les hommes.

Jurieux est quelqu’un de sincère qui ne cache pas ses émotions. Dans le microphone de la journaliste, il aurait pu dire quelque chose sur son vol transatlantique. Ça aurait répondu aux attentes de la société. Pourtant, avec une sincérité, Jurieux révèle sa déception de ne pas pouvoir voir la femme qu’il aime.

Puis, il y a la thématique de l’éloignement de ce qui est naturel au détriment de ce qui est prétentieux. On privilégie le superficiel, voire le rouge à lèvres, par rapport à ce qui est naturel. En effet, la première séquence montre la présence de la technologie comme la câble, le microphone, radio-cité, l’avion. Le technicien de l’avion explique qu’ils ont remplacé la place du deuxième pilote par un réservoir d’essence. Ça nous donne l’impression que la technologie remplacera les êtres humains. Également, dans le film, il y a d’autres références en fonction de l’écart du naturel et simple, par exemple, les oiseaux mécaniques, les figurines mécaniques, l’instrument musicale automatique, etc.


Les personnages complexes -


Par rapport aux films de l’époque, les personnages de « La règle du jeu » sont complexes avec les comportements et les rapports compliqués

Pour illustrer cet élément, observons le film « le quai des brumes ». Nous comprenons les personnages du film dès le début du film. Puis, au milieu du film, les traits des personnages se cristallisent.


Par contre, ce n’est pas le cas dans « La règle du jeu ». Prenons le personnage de Christine comme un point de repère. Elle est autrichienne. Elle est exotique et un peu bizarre. Elle est étrangère dans cette société. Mais elle est largement naïve et très sincère. Elle est l’épouse du marquis Robert de la Chesnaye. Christine regarde les hommes comme des amis. Elle veut l’amitié de Jurieux, Octave, Robert aussi. De Robert, elle demande la sincérité. Mais nous ne savons pas si elle a des sentiments amoureux vis-à-vis de Robert. Par contre, elle est fidèle à Robert. Renoir semble faire une critique de la société bourgeoisie française parce que la personne sincère est autrichienne.


Certes, elle n’est pas une femme séduisante. Mais Christine est une femme désirable. Si on est marié avec une telle femme, c’est peut-être quelque chose de prestigieuse. Elle est un peu ridicule, parce qu’elle a un sens moral un peu plus élevé que les français. Et pourtant, on la trompe.


Christine ne comprend pas la tromperie de son mari. D’abord, elle ne comprend pas que son époux puisse mentir à elle. En plus, elle ne comprend pas que Geneviève, la française, ne veut pas Robert pour son mari. Après que Christine découvre le rapport entre Geneviève et Robert, tout change. Elle se met à se comporter comme une française pour se faire accepter. Après qu’elle trouve l’insincérité, Robert n’est plus digne de sa loyauté. Son mariage n’a plus de sens. Elle est triste. Elle fait des choses inintelligentes. Ensuite, elle rejette Jurieux. Mais c’est convenable pour Robert si Christine avait des amants. Il se sentira peut-être moins coupable de ne pas avoir aimé Christine.


D’ailleurs, Christine était heureuse dans son ignorance. Elle est fâchée et triste après la découverte du rapport entre Robert et Geneviève. La vérité n’est pas agréable. La vérité peut nous attrister. On cherche l’échappatoire.


Mais on ne peut pas éviter la vérité ni la guerre. Probablement Renoir voudrait prévenir qu’un jour, la vérité se présentera devant nous comme l’infidélité ou la guerre. Mais on choisit de vivre dans un monde mensongère parce que c’est convenable. Dans les conseils d’Octave on entend « on est dans une époque où tout le monde ment. Les prospectus, les pharmaciens, les gouvernements, la radio, le cinéma, les journaux… »


Lisette et Christine - La camériste et la marquise s’entendent bien. Lisette et Christine sont fidèles l’une à l’autre. Lisette a même choisi la marquise au détriment de Schumacher, son époux. À table, quand les autres domestiques se moquent de Christine, Lisette la protège avec véhémence. Christine et Lisette partagent leurs opinions sur les thèmes qui comprennent le rouge à lèvres, le rapport avec les hommes, avoir les enfants.


Le monde bourgeois veut le mariage entre Christine et Robert. Le couple semble être d’accord avec le libertinage. Christine accepte tout. Sauf les mensonges. Du côté de sa mère, Robert est juif. Il est plus libre que les français. En outre, ce n’est pas la classe bourgeoise, mais les domestiques font preuve des sentiments antisémitismes.


Même Octave, lui aussi, a des sentiments affectifs pour Christine. Il a connu Christine pendant très longtemps. Il se sent responsable pour protéger Christine. Il ne se sent pas digne d’amour de Christine parce que sa vie est un échec. Il se croit raté. Donc, quand Lisette explique que Christine ne serait pas heureuse avec Octave, il consacre sa place à Jurieux.


Contrairement aux autres personnages, André Jurieux est le seul personnage sincère du film. Il ne cache pas sa déception et il la déclare à la radio. Il est fidèle à Christine même si Jackie, la nièce de Christine paraît aimer Jurieux. Et puis, quand Christine est d’accord pour partir avec lui, Jurieux décide de demander la permission de Robert ! Donc, puisqu’il est trop sincère, Christine finit par refuser Jurieux, le héros national.


Jurieux est un aviateur, ce qui est un métier non classique à cette époque. Il incarne l’albatros baudelairien - le ciel est son domaine, mais sur terre, il est maladroit. Il est hors du cercle social. Le jeu social exclut ce qui désobéit aux règles du jeu. Octave donne des conseils à Jurieux que Christine est une « femme du monde, et ce monde là a ses règles ». Il faut respecter les règles sociales imposées, et des conventions sociales à l'égard de Christine. Il y a des règles dans la société, en amour. C’est pas (La nouvelle définition du mot) accident que Jurieux s’est fait tué. Mais après sa mort, les autres continuent leurs affaires comme si rien ne s'était passé !


La profondeur de champ -


Jean Renoir utilise la profondeur de champ afin de donner un maximum d’information possible dans chaque cadre. Pour pouvoir observer cet élément cinématique, j’ai pris deux captures d’écran que je partage ci-dessous -

La réaction de Robert et d’Octave en arrière-plan quand Christine parle de sa contribution dans la réussite de Jurieux.


Schumacher en arrière-plan qui découvre sa femme Lisette dans les bras de Marceau au premier plan.


Nous constatons les intrigues secondaires en arrière-plan du cadre. Chaque niveau du cadre a une fonction pour Renoir. Tout au long du film, nous repérons beaucoup d’informations non-expliquées.


Analyse de la mise en scène de la séquence de spectacle -


Ce film dispose de beaucoup de scènes dont on peut analyser la mise en scène. Mais après une délibération entre la séquence de chasse et la séquence de la soirée de déguisement, j’ai choisi d’examiner la deuxième pour ce texte. La scène de chasse est très barbare. Le mouvement panoramique de caméra, et la profondeur du champ donnent un élément de réalisme à cette séquence.


Mais dans la scène de spectacle, à l’aide du mouvement panoramique de la caméra Renoir réussit la gestion d'un ensemble des personnages et leurs ensembles d'intrigues sur le champ visuel et aussi sur l'axe de la narration. Les histoires s'entremêlent d’une manière naturelle. Et aussi le mouvement de caméra suit les différents personnages et leurs actes.


Dans cette séquence nous constatons l’utilisation du mouvement latéral de la caméra dans toutes ses merveilles. C’est une scène pleine d’action. En plus, l'action se déroule en plusieurs lieux -

  • Sur la scène

  • Entre Marceau, Lisette et Schumacher

  • Entre Christine, Jurieux et Saint-Aubin

  • Octave, Geneviève, Robert, Jackie, et les autres.

Tous les personnages entrecroisent à plusieurs reprises. Les autres sont des personnages secondaires dans cette séquence.


La séquence commence dans la salle de spectacle qui est largement sombre avec le spot qui bouge sur les visages dans la salle. Il va sans dire que l’obscur représente les mensonges et les choses peu désirables qu’on souhaite cacher.

Ça commence par le piano de Madame De Bruyère qui se met à jouer automatiquement. La caméra montre l'étonnement de Madame De Bruyère, ainsi que les autres autour du piano. Puis, la caméra tourne pour nous donner la vue de la scène où se joue l'acte des squelettes. C'est un tableau noir avec les personnages déguisés en blanc comme des phantoms et d'un costume de squelette. Ensuite, la caméra passe sur les gens dans la salle quand les acteurs déguisés descendent parmi eux. On nous présente les réactions des gens. Puis, dans un endroit obscur, on voit Marceau et Lisette s’embrasser. Dans la coupe suivante, nous voyons Schumacher cherchant Lisette. Mais nous sommes conscients que, hors du champ, Lisette est dans la compagnie de Marceau. La caméra suit le garçon apportant des boissons, alors qu’en arrière-plan, il y a Schumacher qui se déplace en cherchant sa femme.

Entretemps, en passant sur Christine dans la compagnie de Saint-Aubin, la caméra montre Schumacher arrivant à l’endroit où se trouve Lisette et Marceau. Quand Schumacher est derrière eux, le couple se sépare. Sans couper le déroulement, la caméra nous révèle Jurieux cherchant Christine. Et après, nous voyons Marceau quitter son lieu, et Lisette le suit. Et aussi Christine et Saint-Aubin quittent la salle.


La deuxième partie de la séquence se déroule à l’extérieur de la salle de spectacle. Les chambres sont allumées. D’ailleurs, on utilise la lumière pour évoquer le thème de la vérité.


Sur le plan de l’action, c’est une scène chaotique. Christine et Saint-Aubin entrent dans une chambre. Octave, qui est maladroit dans son costume, n’arrive pas se débarrasser de son déguisement d’ours, et il cherche quelqu’un pour l’aider. En même temps, nous voyons Geneviève et Robert entrer dans une chambre. Puis il y a Schumacher qui traine sa femme avec lui, et Marceau qui les poursuit. À chaque moment, nous sommes conscients de l’action qui est en train de se passer hors du champ de la caméra.


Après, Marceau et Robert se trouvent dans un coin obscur où ils partagent leurs opinions sur comment séduire une femme sans les vexer. Lisette réussit à se débarrasser de Schumacher afin de rejoindre Marceau dans la cuisine au rez-de-chaussée.


Et Jurieux finit par retrouver Christine. Jackie court après Jurieux. Dans la chambre, une dispute se produit entre Jurieux et Saint-Aubin. Après avoir battu Saint-Aubin, Jurieux finalement se trouve auprès de Christine pour pouvoir lui demander pourquoi elle n’est pas venue le voir à Bourget. Quand il apprend que Christine a des sentiments affectifs pour lui, et qu’elle voudrait fuir avec lui, le très sincère Jurieux décide de demander l’autorisation de Robert parce qu’il enlève sa femme.


Analyse -

Dans cette séquence élaborée, nous sommes subjugués au thème que ce film aborde - la vérité n’a plus de valeur. Le réalisateur fait en sorte que les activités clandestines soient dans l’obscurité et que la vérité soit mise en lumière. Et la vérité n’est pas convenable pour les gens. Même si en toute honnêteté, Jurieux décide de demander au marquis pour enfuir avec la marquise, il finit par être abandonné. Le déguisement et les mensonges sont mis en valeur par cette société.

Pourtant, la séquence semble très naturelle comme une telle soirée dans la réalité. Les gens se parlent et il y a plusieurs actions qui se passent en même temps. La musique du spectacle est au fond, tandis que les personnages parlent ou cherchent ou disputent entre eux. Même si ça paraît chaotique, c’est un désordre bien construit sur l’axe de la réalisation.


Conclusion -


« La règle du jeu » est un film riche donne à plusieurs interprétations et analyses. La structuration du film s'appuie sur les pièces de théâtre de Beaumarchais et de Marivaux - Octave qui joue au Figaro, les travestissements (Christine porte le chaperon de Lisette, et Jurieux porte le manteau d’Octave quand il s’est fait tuer), l’action se passant à plusieurs niveaux. La musique du film se donne à l’analyse (la musique baroque et romantique).


Chaque fois qu’on voit le film, on repère quelques éléments de nouveau. Mais, ce film du genre comédie-dramatique, très avant-garde pour 1939, semble accuser les gens d’une absence de responsabilité.






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